Le jéfrapeur tire sa révérence
Notre gentil Cassepoil vient de nous quitter. J’espère que là où il est, les radios passent de la bonne musique. J’espère que là bas, il n’y a pas de Dieu crétin ou le portrait de Sarko partout sur les murs. J’espère enfin qu’il peut jéfraper toute la journée tranquillement sans avoir d’ampoule aux doigts. Si ce lieu paradisiaque existe, ils doivent sacrément y faire la fête depuis hier. Tandis qu’ici nous sommes maintenant orphelins.
Je ne me rendais pas compte à quel point il me manquait ces dernières années, depuis qu’on s’était fâché stupidement.
Ce matin au réveil le chagrin me dévore, la perte de mon ami est terrible.
Pour ceux qui ne le connaissaient pas, Pascal Riou, Pascalou pour les uns, Cassepoil pour lui-même, était le jéfrapeur, le plus grand jéfrapeur que la Terre ait porté.
Si vous n’avez pas ce mot et ses déclinaisons dans votre vocabulaire c’est le moment d’ajouter cette conjugaison à votre cahier de classe :
Je jéfrape,
Tu jéfrapes,
Il jéfrape,
Nous jéfrappons,
Vous jéfrappez,
Ils jéfrappent.
Notez qu’on l’écrit avec un “p” mais que les 2 “p” sont tolérés les jours de mauvais poil, comme aujourd’hui par exemple, où on aurait préféré ne pas se réveiller.
Le Jefrapa a connu son heure de gloire au milieu des années 80. Il est né une nuit de Décembre 1984 dans un restaurant chinois de la rue du Temple. Ce fut un hiver très froid avec des congères dans Paris, un véritable hiver, magnifique. Jean-mat + Francis + Pascal = jefrapa, c’est bien-sûr Pascal qui a trouvé le nom, la formule magique. C’était un créateur fou, un bidouilleur de génie, avec un talent incroyable, dommage que la vie ne lui ait pas fait de cadeau, dommage aussi qu’il ne se soit jamais fait de cadeau à lui-même, trop occupé à dépenser son énergie pour aimer animer et parfois réanimer ceux qui l’entourent.
Les souvenirs avec lui sont très nombreux. En voici quelques uns en vrac.
J’ai rencontré Pascal par Corinne en 1984 car ils allaient à une école de photo ensemble à Marseille. Pascal était ami d’Olivier et des Fils de joie. Je connaissais Martial qui faisait partie du groupe de personnes très proches des Fils à Toulouse. J’étais un fan assidu des Fils depuis 1980. On avait en commun la rock attitude, des goûts musicaux très proches et donc des amis communs. En 83 j’habite Paris, on se croise à un concert des Fils, je descends souvent à Toulouse et on se recroise parfois là-bas. J’aime bien ce mec, il me fait rire, il est chaleureux et il me ressemble, maigre comme moi, il a la tête de mon père mais en version plus drôle avec de grandes oreilles.
A propos d’oreille on passe avec Corinne deux week-ends à Aureilles dans le Vaucluse au printemps 84, il y habitait dans une petite maison avec Luc, tonton Cul pour les intimes.
Automne 1984 à Paris j’aperçois par hasard ses oreilles qui dépassent dans le métro, rencontre inattendue, on ne se quitte plus pendant 6 mois.
Une nuit de Janvier 85, nouvelle histoire d’oreilles, Pascal et moi en moto. Nous rentrions dormir dans mon petit studio dans le marais, sans casque, sur les quais de seine, à fond entre les congères, je hurlais à cause du froid dans les oreilles, j’ai failli perdre mes oreilles du reste, Pascal ne sentait pas la douleur lui il avait des oreilles en acier trempé … et le froid ne lui faisait même pas peur d’abord.
Une autre nuit de Janvier 85 on est allé chercher les tubes, il a fallu escalader une clôture de barbelés, traverser un champ enneigé et faire deux trois trucs pas trop catholiques, mais uniquement pour la bonne cause, c’était un acte punk, et c’était la cause jefrapienne. On était des punks dans l’âme, on écoutait Elvis Costello et Les fils de joie, c’était une époque joyeuse et insouciante. Bref ce matin là, on est revenu en métro super fiers avec nos centaines de petits tubes en plastique au milieu des gens qui partaient travailler, et hop, direct chez Francis rue des cannettes que Pascal squattait à plein temps déjà à l’époque. Francis pris au saut du lit est trop content, et quand il est content il frétille et branche le moule à gaufres, mais pas pour petit-déjeuner, uniquement pour faire chauffer la pince à jefrapas … Dans mon souvenir c’est ce jour là chez Francis que Pascal a trouvé le nom Jefrapa, pendant que je roupillais après cette nuit blanche, et que Francis remplissait les tubes, lui grattait sur son cahier depuis des heures, il ne dormait pas, quand il a crié “Euréka ce sera le Jefrapa”. Après ce fut un à deux mois de folie où on a rencontré plein de gens, on se promenait dans Paris la nuit couverts de jefrapas des pieds à la tête, on en a donné beaucoup, à Jacques Higelin, à une ex claudette … il y avait toutes sortes de choses à l’intérieur, même du dentifrice signal, et à l’époque les embouts n’était pas encore aplatis à la pince pour arracher les dents des chevaux, simplement tordus. La fête a duré tout l’hiver. Le jefrapa a duré plus de 24 ans grâce à Pascal qui l’a transformé en objet culte, car si pour moi et pour d’autres c’était un jeu, pour lui c’était quelque chose de sérieux, c’était sa vie, il savait qu’il tenait quelque chose de puissant, et la suite nous prouva qu’il avait raison, la carrière du petit objet fut belle.
Autre temps : je me souviendrai toujours la première fois où Pascal m’a emmené à MAGINEM retrouver Francis.
C’était un autre hiver à Paris, 8 ans après l’hiver jefrapien, en 92-93, une période extraordinaire même si elle fut de courte durée pour moi. Pascal m’a permis de revoir Francis et de participer à la folie Maginem. Pascal me parlait de Francis et de son entreprise Maginem depuis des mois, il était très fier de participer à cette aventure. C’était à un tournant de ma vie, une période assez difficile pour moi, mais par chance, Pascal était là pour m’aider à la traverser. On a beaucoup ri, beaucoup travaillé aussi, et c’était magique. Cassepoil faisait la cuisine lorsqu’il y avait beaucoup de monde, et c’était souvent la fête à Maginem en partie grâce à lui qui était notre ange gardien et notre petit papa à tous, on était ses enfants turbulents et il nous chouchoutait. Le matin on partait avec la camionnette de Maginem, avec Jean-Michel et Pascal, direction la ferme de Palaiseau, ensuite Pascal partait faire le marché pour le repas de midi. Une fois, pour l’une des prestations Maginem, Pascal avait acheté des combinaisons de travail de toutes les couleurs aux puces de Clignancourt, Francis les a sérigraphiées avec des notes de musique, les mêmes notes que celles dessinées sur les panneaux montés sur le décor, et on est allé tous ensemble sur l’événement… Pascal et moi, on ressemblait à 2 pingouins tous maigres flottant dans leur combinaison, et Jean-Michel à un éléphant jaune ou bleu, j’ai pas la mémoire des couleurs seulement celle des sons, je sais qu’il barrissait parfaitement. Francis lui était beau même en bleu de travail, toujours la classe.
Le dernier cycle de 8 ans commence en 2000, après 2 années d’errance Pascal revient à Paris, mais il n’a pas de toit, il dort tantôt chez moi, tantôt chez Francis, tantôt chez Xavier, tantôt chez Pierrot, c’est très difficile pour lui de se sentir si dépendant des autres, l’inactivité le mine et finit par le rendre malade. Il frôle la mort avant son opération, et je crois que ça a provoqué chez lui un sursaut d’orgueil face aux injustices que la vie lui a réservées. Pour la première fois on s’est parlé sérieusement, sans faux semblant, on a parlé de ses égarements passés, il s’était passé des choses très dures et des fêtes gâchées par ses excès de souffrance noyées dans l’alcool, alors tout est sorti, des vérités que je n’avais jamais osé lui dire, que je l’aimais, que ses amis l’aimaient, qu’il était le seul à ne pas s’aimer, qu’il allait mourir à force de se détruire, et que ce serait un gâchis effroyable qui me remplirait de tristesse, et enfin que je ne voulais pas assister à ça. Nous avons été plusieurs à lui tenir ce langage. Je n’ai pas du tout la prétention de croire que c’est ça qui l’a décidé à arrêter ses conneries, mais je pense que ça l’a aidé à sortir sa douleur d’abord avec des mots et ensuite avec un travail artistique. Alors l’incroyable est arrivé, il a transformé ses picolages en picollages, ça n’a pas éradiqué la maladie malheureusement mais je pense que ça l’a peut-être retardée. Entre temps nous sommes allés à Marseille ensemble au 40 ans du vieux bab’s, et pour une grosse partie de rigolade avec Violaine et son chien, et ça a changé nos deux vies. Sa nouvelle vie pas trop marrante au début allait enfin s’améliorer, la roue de la chance allait obligatoirement enfin tourner dans le bon sens, c’est ce que je croyais peut-être naïvement, et lui-même aussi le croyait, du moins c’est ce qu’il m’a dit, mais je n’étais plus alors son confident, Fabrice nous en parlera peut-être.
En tout cas, il nous a fait ce cadeau de vivre quelques années de plus, il nous a impressionné par son courage et sa volonté, il a réussi à remonter la pente, à retrouver un travail, à se re-sociabiliser, et à remettre en route la jefrapeuse, tout ça alors que la maladie ne l’avait pas quitté. Il est parti avec élégance et en musique nous dit Fabrice, comme un artiste quitte la scène. Salut Pascal, on pense à toi et on t’aime, on a tous gardé en nous, tes nombreux amis, une partie de toi qui continuera à jéfraper, tu ne mourras jamais.
30, mars 2008 à 8:40
Merci pour ce texte
C’est chargé d’émotion et de découverte de la vie de Pascal. C’est vrai que sa générosité et son humour nous rendaient heureux.
Xavier
4, avril 2008 à 6:20
c’est difficile de parler de lui à l’imparfait
tant il est présent dans notre coeur
J’espère qu’aujourdh’ui il a trouvé son
aéroport convenable pour y atterrir!!
merci pour votre présence à tous qui a relevé
le niveau!!!!
christine
5, avril 2008 à 6:25
Hello la poupoune,
On aurait préféré venir à l’enterrement de quelqu’un d’autre, mais puisque c’était le sien, on ne pouvait pas louper ça, et j’espère (…) qu’il a pu lui aussi apprécier le spectacle, car Gainsbourg, Costello et Natalia M King dans une église, de mémoire de jéfrapeur j’avais jamais encore vécu ce plaisir là.
Ce cassepoil, même mort il continue de nous faire rire. Gros bisoux ma belle.
PS : Le niveau n’était pas si mauvais, car le curé de Pornic et ses paroissiens auraient pu se fâcher tout rouge en écoutant Fabrice et Gainsbarre.
11, juin 2008 à 7:31
Quand-même vous éxagérez, même pas un petit petit truc drôle pour évoquer notre cassepoil, alors j’en rajoute une couche.
Tout le monde sait ce qu’est un cabanon, mais qui a vécu à l’intérieur ? Cassepoil bien sûr. Il l’a baptisé “CabaOui”, c’était dans le jardin d’Armelle à Marseille, bah c’était l’été et il était super content d’être là.
16, juin 2008 à 9:14
Il me manque tellement, c’est comme si une partie de moi était morte.
20, octobre 2008 à 1:41
une pensée pour mon pascalou qui va avoir 52 ans demain
c’est la première année et malheureusement pas la dernière ou je ne vais pas pouvoir lui fêter de vive voix son anniversaire
il me manque tellement …
il y a 3 ans j’ai perdu ma fille Eva en la mettant au monde; les dates anniversaire sont douloureuses à vivre !!!
le fait d’en parler doit sans doute me soulager
gros bisous jean math
22, octobre 2008 à 3:59
Bon anniv Pascal, espèce d’enfoiré parti sans laisser d’adresse et qui ne nous appelle plus au téléphone. Tu vas pas nous faire croire qu’il n’y a pas de portable là haut ? Ou alors t’es encore trop occupé à jéfrapper comme un malade ? Ou bien je parie que tu t’es remis à picoler comme un irlandais mon salaud ? Profite bien qu’on soit pas encore là, ça va pas durer un siècle cette histoire.
Gros bisoux poupoune
28, mars 2009 à 9:55
Bonjour à tous,
Une année vient de s’écouler et mon ami Pascal me manque toujours autant. Que j’aimerai entendre sa voix, ses rires, ses coups de gueules.
Chaque jour qui passe il est là dans mon coeur et mes pensées.
Demain je vais lui rendre visite au Père Lachaise vers 13h00.
Alors si vous lisez ce petit mot…
A bientôt
Tendres pensées. Fabrice
30, mars 2009 à 2:18
Hello Fab,
Fais un petit coucou à notre cassepoil pour moi.
A bientôt
jean-mat
27, mai 2009 à 9:21
La vie est compliquée depuis que mon copain n’est plus là pour la regarder et s’en moquer.
Si les gens pouvaient se rendre compte de la richesse qu’ils détiennent à portée de main, à quel point les êtres qui nous entourent sont importants, un sourire ou juste un regard, ça ne vous suffit pas bordel ? Alors allez au diable.
25, septembre 2009 à 9:41
Ben moi j’ai croisé la vie de pascal les deux ou trois dernieres annees. J’étais sa conseilliere a l’emploi. j’etais juste la quand il en avait besoin. pas souvent, mais je l’ai toujours rencontré avec plaisir. en toute simplicité. Sa generosité ma touchée, nos rencontres etaient denses.
Voila, j’ai recherché sa trace connaissant sa santé, et suis peinée de sa disparution. alors je laisse un message juste en son honneur
27, septembre 2009 à 5:23
Faut croire que ses histoires de galères jefrapiennes manquent à tout le monde, y compris aux professionnels du social … Merci pour le témoignage en tout cas